
Par Sara Wright
Les perturbateurs endocriniens (PE) sont présents dans les ouvrages scientifiques depuis des décennies mais ils ne sont pas encore devenus un sujet fréquent, écrit en langage courant, dans les médias populaires. Plusieurs raisons expliquent cette absence: le problème est complexe, ses conséquences à long terme restent floues, et la façon de limiter les dégâts n’est pas clairement définie.
L’agence de protection de l’environnement des États-Unis (EPA) définit un composant perturbateur endocrinien comme un "agent exogène interférant avec la synthèse, la sécrétion, le transport, le métabolisme, la liaison, l’action ou l'élimination des hormones naturelles transportées par le sang qui sont présentes dans le corps et responsables du processus de croissance, de reproduction et d’homéostasie". Les PE forment un groupe hétérogène de substances chimiques synthétiques largement utilisées dans les lubrifiants et solvants industriels, les produits chimiques agricoles et les composés pharmaceutiques. Non seulement, ces perturbateurs ont de graves conséquences à titre individuel, mais de plus en plus de preuves indiquent que l’effet combiné de plusieurs PE peut provoquer des dommages exponentiels pour le corps humain et les écosystèmes.
Certains PE ont été identifiés depuis longtemps comme responsables de la quasi-extinction de certaines espèces animales, telles que l’aigle à tête blanche en raison de l’utilisation massive du pesticide DDT. D’autres perturbateurs ne sont identifiés que maintenant, en particulier grâce à l’apparition de leurs multiples vecteurs d’interaction avec d’autres substances. La quasi- totalité des plastiques utilisés quotidiennement par les consommateurs contiennent des composants PE. La majorité des populations des pays développés ont une "charge corporelle" (qui mesure le niveau de substances synthétiques présentes dans le sang et les tissus) considérablement élevée. Ce n’était pas le cas il y a à peine une génération.
Même un niveau infime d’exposition est susceptible de causer des anomalies, notamment si cette exposition a lieu à une période critique de la croissance. Il est surprenant de constater que de faibles doses peuvent parfois avoir un effet plus puissant que des doses plus élevées. Les PE peuvent affecter non seulement l’individu exposé mais aussi les générations suivantes. Vu que les PE les plus courants sont issus des produits chimiques industriels, un domaine relativement nouveau, leurs effets pourraient ne pas s’être encore manifestés complètement.
Toutefois, les signes alarmants sont partout. Les animaux aquatiques présentent des déformations étranges, le plus souvent au niveau de leurs organes sexuels. Dans les lacs pollués, les amphibiens se voient pousser des pattes supplémentaires et les alligators accusent un retard de croissance de leurs organes génitaux. Aux chutes de la rivière Potomac aux États-Unis, des chercheurs ont récemment découvert que les black-bass à petite bouche mâles se transformaient en poisson intersexué présentant des caractéristiques femelles – 80% d’entre eux produisaient des œufs!
La population humaine présente des signes similaires. Les chercheurs ont été surpris de constater une augmentation significative du nombre d’anomalies génitales parmi les garçons nouveau-nés. Les filles des femmes exposées au Distilbène (DES), un médicament prescrit entre les années ’30 et ’70 pour éviter les fausses-couches, semblaient en parfaite santé à la naissance mais ont plus tard été anormalement nombreuses à souffrir de malformations des organes sexuels et du cancer. Une nouvelle étude a également impliqué les PE dans l’obésité, la résistance à l’insuline et le diabète. Les exemples se multiplient et assombrissent le tableau.
Les pouvoirs publics envisagent de réguler l’usage de ces substances. Si les preuves continuent d’affluer, les grenouilles des lacs étant l’équivalent moderne des canaris utilisés jadis dans les mines, les PE auront autant d’importance que le changement climatique et seront peut-être plus difficiles à maîtriser. La quasi-totalité des secteurs seront concernés, d'une part par la législation visant à réduire l'usage des PE et d’autre part en raison des procès en dommages et intérêts pour les préjudices qu’ils ont causés. Les entreprises qui cherchent à minimiser les effets et produisent des alternatives plus sûres seront dès lors gagnantes à long terme.